Interview

Nathalie Lauriac, Cheffe de projet Concertation

«On ne peut pas faire face à la crise écologique sans une démocratie enrichie par la participation citoyenne»

 

Nathalie Lauriac est cheffe de projet concertation à l’Office de l’urbanisme et pilote le premier Forum Citoyen genevois pour le Département du territoire. Rencontre.

Quel est le point de départ du Forum Citoyen à Genève?
Entre novembre 2019 et février 2020, quatre projets d’aménagement du territoire genevois ont été refusés par les habitant·e·s de Genève. Même si les résultats étaient finalement très serrés, ces refus montraient un malaise, des questionnements, des tensions, et le besoin de renforcer le dialogue entre le Département du territoire (DT) et les habitant·e·s sur les questions d’aménagement.

 

L’idée du Forum Citoyen a surgi en parallèle des Rencontres du développement…

Antonio Hodgers, magistrat en charge du Département du territoire, a ainsi décidé d’organiser les premières Rencontres du développement, qui se sont tenues en septembre 2020. Ce fut une manière d’ouvrir un espace de dialogue sur les questions liées au développement du territoire; de discuter vision, économie, architecture et manières d’habiter.   

En parallèle, il était intéressant d’organiser une concertation plus serrée avec les citoyen·ne·s sur la manière dont ils et elles souhaitent habiter le territoire à l’avenir et de discuter ensemble de cette question du territoire en lien avec les enjeux écologiques et sociaux. Le service concertation et communication de l’office de l’urbanisme (DT) a alors proposé au magistrat cette idée de Forum Citoyen.

Car si l’aménagement du territoire est une question complexe et technique, sa planification ne peut s’envisager sans les habitant·e·s. Les qualités visées ne peuvent en effet se décider sans prendre en compte les enjeux et les besoins de celles et ceux qui habitent, parcourent ou travaillent sur le territoire et le façonnent aussi par leurs représentations comme par leurs pratiques. Le dialogue est donc toujours indispensable, l’urgence écologique le rend incontournable. 

 

En tant que pilote du Forum Citoyen, quel est votre rôle ?

Mon rôle est d’assurer que tout se passe bien et que l’avancée du dispositif correspond bien aux objectifs fixés, à la rigueur méthodologique nécessaire, ainsi qu’aux attentes des citoyens et des acteurs publics. 

En amont, il a fallu préciser les objectifs, la temporalité et trouver une équipe capable de mener cette expérience. Et s’assurer que le dispositif correspond aux attentes du magistrat et réunir les conditions nécessaires pour que l’avis qui sera émis par le Forum soit de bonne qualité et puisse être pris en compte par le Conseil d’État ou toute autre institution que le Forum Citoyen jugera utile de solliciter. 

L’expérience du Forum est mise en œuvre par une équipe de l’Unige, de CYC Partenaires et du bureau urbaplan sous la responsabilité du professeur Nenad Stojanovic. Un comité scientifique a été mis en place pour être en cohérence avec les références théoriques et méthodologiques. Une équipe s’occupe de la communication. La Haute École de gestion du canton de Vaud est aussi impliquée pour analyser la démarche et dégager des enseignements utiles. Je m’assure que ces différentes équipes travaillent bien en coordination entre elles comme en lien avec les services de l’État qui pourraient être sollicités. 

 

Quelle est la clé du dialogue avec les citoyen·ne·s ?

L’enjeu est d’alimenter la décision par une contribution citoyenne. Pour être à la fois pertinente et légitime, cette contribution s’appuie sur un processus de délibération rigoureux. Pour cela, il est important d’associer une diversité de citoyen·ne·s (des jeunes, des personnes âgées, des pauvres, des plus riches, des Suisses, des personnes d’origine étrangère…) et leur permettre de progressivement élaborer leur point de vue, sur la base d’une information complète, dans un processus de dialogue qui construit des accords, dénoue des désaccords, fabrique du compromis ou s’entend sur des alternatives. 

Trois éléments sont clés: le panel doit être diversifié, l’expression de chacun·e doit être facilitée et le processus en place pour favoriser un dialogue dans la confiance pour progressivement construire un avis  sur la question posée. L’avis final qui émergera dans ces conditions permettra d’alimenter la réflexion, les décisions politiques à prendre. 

 

Quelle expérience d’initiative citoyenne vous a le plus inspirée ?

Forum Citoyen est le terme choisi pour Genève. Notre expérience s’appuie sur d’autres, développées au cours des cinquante dernières années, avec des terminologies différentes; conférence de consensus, jury citoyen, assemblée citoyenne développée en Allemagne, aux États-Unis, au Canada. 

Le Danemark est un des pays où cette méthodologie s’est particulièrement affinée. En Irlande, elle a permis de soumettre au référendum la légalisation du droit à l’avortement. Plus récemment et plus près de nous, la Convention citoyenne sur le climat s’est déroulée en France en 2019.

 

Pourquoi le Forum Citoyen est-il une bonne expérience de concertation ?
L’intérêt du Forum Citoyen est qu’il s’appuie sur une expérience et une méthodologie documentée et avec des fondements solides. Le tirage au sort est une condition nécessaire pour s’assurer que la diversité des citoyen·ne·s de Genève soit représentée dans le processus, ce qui reste difficile à organiser lorsque nous nous appuyons sur de simples appels à candidatures. Le Forum offre également aux personnes tirées au sort du temps, des ressources (des expert·e·s et de la formation) et un accompagnement relativement important pour s’assurer que tous·tes les participant·e·s puissent mener leur réflexion et participer au débat. 

 

Les 30 membres du Forum Citoyen ont du temps à disposition, pourquoi le souligner ?
La question posée (comment voulons-nous habiter le territoire genevois pour mieux vivre ensemble dans le respect de la nature et faire face au changement climatique, ndlr.) a de multiples dimensions. Elle demande du temps pour se l’approprier, la mettre en réflexion et en débattre. Il est donc important que les participant·e·s disposent de quatre week-ends de travail afin de laisser les différentes questions émerger et élaborer un avis. Ce qui est attendu ce n’est pas une réponse par oui ou non, mais bien des propositions en termes de priorité et d’actions à mener en réponse à la question posée.

 

Leur indépendance par rapport aux autorités est un autre point important. Pourquoi ?
Ce que souhaitait Antonio Hodgers est un avis citoyen, élaboré par les citoyens en toute indépendance des politiques comme des professionnels qui travaillent sur le territoire.

 

La deuxième vague de covid-19 a mis le Forum en pause. Est-ce que cela a impacté le projet ?
On ne pourra le dire qu’à la fin. Du fait de la situation sanitaire, tout a été suspendu au mois d’octobre 2020. Lors de la première rencontre du 26 septembre, il y avait une immense motivation qui aurait dû s’exprimer rapidement par des moments de travail en commun. Les participants ont conservé ce même engagement, cette même motivation. Lorsque nous avons pu disposer du cadre légal pour reprendre les travaux, nous avons contacté chacun·e des membres pour avoir leur avis sur la possibilité de la reprise. Ils et elles ont été unanimes pour exprimer leur volonté de reprendre.

 

Quelles sont vos attentes ?
Je pense qu’on ne peut pas faire face à la crise écologique sans une démocratie solide et enrichie par la participation citoyenne. C’est ma conviction personnelle, en cohérence avec mon travail. Je crois profondément au rôle de l’État pour répondre aux enjeux écologiques, tout en s’appuyant sur une démocratie participative et un engagement citoyen fort et inclusif, qui intègre la diversité des citoyens et non seulement ceux qui ont la capacité de s’exprimer en public.

 

Pour vous, à quoi ressemble le canton de Genève demain ?
Je l’imagine mieux intégré dans une agglomération franco-valdo-genevoise, plus solide, plus fort, mieux investie politiquement par les citoyen·ne·s. Le Forum Citoyen est porté uniquement par le canton de Genève, mais la question de l’agglomération est posée dès le départ: c’est notre bassin de vie, d’habitation et économique. Je l’imagine bien sûr transformé par des politiques publiques et des démarches locales et citoyennes qui auront permis cette transition écologique dont la nécessité s’impose indéniablement.

Portrait de Nathalie Lauriac, Cheffe de projet Concertation
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